Maude Desbois est une artiste multidisciplinaire engagée dans les arts visuels et de la scène, utilisant la voix, le corps, la parole et l’image pour susciter des réflexions profondes et des transformations. Comédienne, chanteuse, danseuse, photographe et auteure, elle est également active dans les mouvements environnementaux, notamment à travers son rôle de coordonnatrice et animatrice de l’émission de radio L’Effet Durable à CIBL. Passionnée par le féminisme, l’égalité, l’inclusion et l’environnement, elle anime des panels et événements, tout en publiant dans des médias comme Le Devoir, La Presse et L’Aut’journal. Maude est aussi co-instigatrice du Verdun Slam et auteure d’essais engagés.
Quelles sont vos principales préoccupations environnementales en ce moment ?
De voir la dégradation et la destruction des écosystèmes, des milieux naturels, des espèces vivantes à cause des interventions humaines, sans que des actions réelles soient mises en place par nos gouvernements et les institutions pour freiner le désastre me préoccupe énormément. Ce laxisme environnemental accentué vient malheureusement de pair avec un recul des droits des femmes et une plus grande stigmatisation des communautés marginalisées telles les personnes migrantes, immigrantes, racisées, LGBTQ2+. L’environnement est intersectionnel, et les violence systémiques s’attaquent à toutes les parties de nos sociétés. Cette dissociation qui dure depuis trop longtemps et qui se clive davantage devient de plus en plus inquiétante.
Quelles sont vos stratégies pour lutter contre l’éco anxiété ?
Ajouter à mes journées des moments d’arrêt, des activités, des projets qui me nourrissent. Que ce soit le sport, la méditation, passer du temps en nature, poursuivre mes études en herboristerie, écrire, peindre, photographier et, bien sûr, les liens humains. Passer du temps de qualité avec mes enfants, ma famille, mes ami·es. Militer avec des personnes qui ont le même souhait que moi, soit celui de protéger le vivant. Ouvrir des portes pour générer des conversations par le biais de l’écriture, des prises de paroles dans des balados, des panels, à la radio à travers mon émission L’Effet Durable. J’ai autant besoin de périodes pour déconnecter de la surcharge d’informations, que de rester liée à des humain·es et des groupes de personnes avec qui je passe à l’action.
Écoféministe ou pas ?
Résolument écoféministe!
Qu’est-ce que le Réseau des femmes en environnement représente pour vous ?
Ce réseau représente la force de la sororité, l’importance de créer des liens, de les tisser serrés. Il représente aussi la puissance du rayonnement lorsque multiplié. Il démontre que l’on peut et que l’on doit se rassembler pour nourrir l’espoir, nourrir notre feu afin de poursuivre la lutte dans toute son intersectionnalité et sa transversalité.
Comment les enjeux environnementaux se retrouvent-ils dans votre travail artistique ?
Dans ma pratique, je photographie souvent pendant des manifestations, des événements pour et par des organismes environnementaux, des lancements de livres militants, par exemple. Je prendrai également part à une exposition photographique sur les femmes et leurs luttes intimes, qui verra son premier lieu d’accueil au mois de mai 2025. Ce sont pour moi des occasions de me connecter davantage à toutes ces merveilleuses personnes, de faire partie de ces grands mouvements, puis de parler ensuite des luttes sur les médias sociaux, ou dans les médias traditionnels, par le biais de photo-reportages et de textes, dans des livres essentiels tel Zones Sacrifiées aux Éditions du Quartz.
L’écriture occupe aussi une place primordiale dans ma vie en ce sens. Composer des textes d’opinion sur les thématiques sociales et environnementales est une manière de m’exprimer sur ce qui me renverse, m’émeut ou me met en colère. Cela me permet d’amener ma pensée critique plus loin, de la structurer, et de la partager au plus grand nombre en souhaitant toucher les gens, qu’ils se sentent peut-être un peu moins seuls face à ces immenses défis et la panoplie d’émotions qu’ils suscitent. Je porte également mes textes de poésie et de slam engagés sur différentes scènes, à l’occasion de soirées de lectures et de performances. J’ai d’ailleurs un texte sous la forme d’un éco-récit, qui a été publié le 20 mars dernier dans le collectif – L’Espoir au ventre | Lendemains grandeur nature – projet que j’ai chapeauté avec l’équipe de la plateforme d’édition numérique PAVILLONS, en collaboration avec Mères au front. Je serai au Salon du livre de Trois-Rivières les 29 et 30 mars pour représenter ce même projet; puis j’aurai le privilège de participer à la table ronde – Littérature en mouvement, en compagnie d’auteurices de grand talent, le samedi 29 mars.
Votre approche a-t-elle évolué avec le temps pour répondre à ces défis ?
Il est certain que l’évolution est constante. Parfois, mon approche est plus radicale, parfois plus douce malgré l’ampleur du propos. Mon envie de partager davantage sur les luttes environnementales se fait plus pressante, le souhait de porter encore plus loin ces histoires pour les raconter par les images ou les mots me permet de progresser en tant qu’artiste militante, m’incite à trouver des angles inexplorés, de nouveaux médiums et des lieux différents pour en parler. Les défis demandent autant de vigueur et de droiture, que de flexibilité pour s’y adapter.
Est-ce que vous voyez vos projets artistiques comme un moyen de sensibiliser le public aux questions environnementales ? Si oui, comment ?
Définitivement. Les gens sont touchés par les images, les mots, la musique. Quand une pratique artistique est employée pour parler d’enjeux humains, quand on a devant soi des œuvres qui parlent au cœur, à l’âme, les personnes sont capables de trouver une résonance en elles, de se voir ou de voir leurs proches dans ce qu’elles regardent, ce qu’elles entendent. Le fait d’être observateur·trice, permet de laisser le chemin se tracer en soi, de choisir l’issue d’une réflexion, de vivre les émotions telles qu’elles se présentent. Je crois que cela offre une forme de liberté qui permet l’émergence de l’indignation, de la colère, de l’amour, qui mènent éventuellement au besoin de changer les choses.
Utilisez-vous la photographie pour dénoncer les problèmes environnementaux ou pour célébrer la beauté de la nature ?
Je répondrais les deux. Il est tout aussi important pour moi de dénoncer que de cultiver le merveilleux. L’un nourrit l’autre. On aime ce que l’on connaît, et on prend soin de ce que l’on aime. On s’émerveille devant les grandes beautés que nous offre la nature, et on s’insurge face à l’inacceptable.
Pouvez-vous nous parler d’une œuvre qui illustre cela ?
Il y a une image dans une série de photos que j’ai prises à Rouyn-Noranda lors de la manifestation du 13 octobre 2024, alors que des femmes, des Mères au front, s’étaient glissées sous un train au pied de la Fonderie Horne pour l’empêcher de repartir, des photos d’enfants posées sur leurs poitrines. Cette image demeure à ce jour l’une de mes préférées. La vulnérabilité, la puissance, la solidarité, la femme guerrière prête à tout pour protéger les siens, vient appuyer l’incommensurable aberration d’empoisonner une population, des enfants, des milieux naturels de manière irréversible, pour permettre à une multinationale de continuer à engranger des profits en toute impunité.
Parlez-nous de l’Effet Durable…Quel impact souhaitez-vous avoir sur votre public avec votre émission ? Quels sujets voulez-vous aborder ?
Mon souhait avec L’Effet Durable est de rendre accessibles et compréhensibles une grande variété de sujets entourant les enjeux socio-environnementaux, les inégalités, les injustices, les luttes et les défis auxquels nous faisons face chacun·e à notre mesure. Informer, sensibiliser, toucher, mobiliser. Et surtout, je veux permettre à la myriade d’initiatives portées par des citoyen·nes, des petites et grandes entreprises, des organismes et des mouvements environnementaux, de rayonner, de donner espoir, d’offrir un espace pour se réconcilier avec cette part d’humanité qui sait encore honorer la nature et nous placer humblement à l’intérieur de ce grand tout.
Vous êtes également impliquée avec Mères au front. Comment arrivez-vous à concilier votre travail d’artiste, d’entrepreneure et de militante ?
Je travaille effectivement en tant que chargée des communications à Mères au front, tout en ayant des projets parallèles et connexes. Je répondrais que chaque partie est essentielle et intrinsèquement liée aux autres. J’ai besoin de m’ancrer dans mes valeurs profondes pour me sentir connectée au monde, mais aussi afin d’entrer dans ma zone de créativité. J’ai besoin d’être stimulée intellectuellement pour nourrir ma curiosité, ma soif de comprendre, d’apprendre, et cela me permet de lutter de manière très consciente en plus de permettre à mes projets artistiques de s’articuler autour de ces connaissances, de s’en abreuver. J’ai toujours eu besoin de militer pour ce que je crois être juste, pour que les efforts et les sacrifices ne restent pas lettre morte. Je suis toutes ces parties à la fois. Je me sens très vivante dans cette multitude. Je me sens aussi extrêmement privilégiée de pouvoir créer des alliages féconds à partir de toutes ces sphères de ma vie.
Y a-t-il une question que vous aimeriez qu’on vous pose pour mieux comprendre votre vision du développement durable ?
Je ne sais pas si j’ai une question que je voudrais qu’on me pose sur le sujet du développement durable. Je peux toutefois indiquer qu’il y a quelque chose de paradoxal dans ces termes. Voire diamétralement opposé. Est-ce que le développement, quel qu’il soit, peut vraiment être durable? Je sais, je lance probablement un débat de sémantique, ou même philosophique. Je crois sincèrement que nous nous devons de questionner régulièrement l’emploi que nous faisons des mots, des expressions. Particulièrement ceux et celles qui sont dans l’air du temps. Leur signification première n’est peut-être plus en phase avec ce que nous sommes aujourd’hui (tant socialement qu’individuellement). Leur utilisation est peut-être galvaudée et perd ainsi de son sens. Être capable d’actualiser les concepts, les tendances, que ce soit dans les luttes environnementales ou ailleurs, permet assurément une évolution, évitant ainsi l’enlisement dans lequel on s’imagine trouver une part de réconfort et de stabilité. La vie n’est que mouvement. L’accepter, c’est accueillir l’éventail infini de possibilités qui s’offre à nous pour créer le monde de demain.