Artiste pluridisciplinaire et militante de longue date, Karen Lajoie Petiquay (son nom d’artiste) est une femme Atikamekw-Nehirowisiw âgée de 51 ans. Engagée dès l’adolescence dans la défense des droits humains, de la justice sociale et de l’environnement, elle a surmonté un parcours difficile marqué par l’itinérance et la toxicomanie.
Aujourd’hui sobre depuis 11 ans, elle concilie pleinement sa vie familiale, son engagement militant, sa carrière professionnelle et ses activités artistiques.
Dans sa pratique créative — incluant la confection de bijoux, de perlages, de pochettes de médecine, de capteurs de rêves et de toiles —, la création constitue un véritable chemin de guérison, lui permettant d’offrir des œuvres porteuses de sens et durablement précieuses. Elle est co-fondatrice et co-coordonnatrice de FREDA, le Front de résistance écologique et de défense autochtone.

Il existe une initiative dans le domaine de l’environnement qui donne un peu plus espoir, c’est la création récente de FREDA, le Front de résistance écologique et de défenses autochtones. Est-ce que tu peux nous en parler ?
FREDA est née d’un besoin urgent de se mobiliser pour défendre les territoires, les droits autochtones et la justice environnementale. Nous rassemblons des femmes autochtones, racisées et allochtones qui souhaitent porter la voix des gardiennes et des gardiens du territoire dans l’espace public, soutenir leurs luttes et dénoncer les décisions politiques qui menacent la terre, l’eau et les communautés.
Au printemps 2025, le projet de loi 97 menaçait de « moderniser » la foresterie au bénéfice de grandes compagnies comme Domtar, tout en risquant de détruire le territoire en ne replantant que peu d’arbres, ou principalement des conifères. Nous savions bien ce qu’il en retournait. Les gardiens du territoire Nehirowisiw Aski MAMO Premières Nations, ont organisé des blocus pour empêcher les camions de ces grandes compagnies de passer et de raser le territoire.
Annik Bonneville et moi étions très inquiètes de la situation, tout comme plusieurs autres militantes autochtones, racisées et allochtones. Nous devions agir rapidement. C’est ainsi que FREDA a été créée. Nous avons lancé une pétition à l’Assemblée nationale, organisé plusieurs manifestations et tenu des rassemblements partout au Québec afin de porter le message des gardiens et gardiennes du territoire jusque dans les villes.
Puis, le 30 septembre dernier, la CAQ a décidé de tenir sa rentrée parlementaire en pleine journée de vérité et de réconciliation avec les peuples autochtones, alors qu’elle était initialement prévue le 16 septembre. Monsieur Legault a ajouté l’insulte à l’injure puisque, au Québec, nous sommes la seule province à ne pas commémorer officiellement la mémoire des enfants des pensionnats autochtones. Au Canada, cette journée est fériée, sauf au Québec. Car le Québec nie le racisme systémique. Nous avons donc organisé un grand rassemblement devant le Parlement, avec des discours de gardiens et de gardiennes du territoire, de militantes et de femmes de FREDA.
Le projet de loi 97 a été mis sur la glace, mais le territoire continue d’être détruit, les droits ancestraux autochtones sont bafoués et la souveraineté autochtone est constamment menacée. Les gouvernements continuent de polluer, de déshumaniser et de s’opposer à cette souveraineté. FREDA est donc là pour dénoncer ces injustices, prendre la parole dans l’espace public, faire avancer les choses et se faire entendre.
Est-ce que tu peux nous parler de ton engagement personnel militant ?
Mes parents m’ont inspiré, papa Atikamekw charismatique, érudit et féministe était pour le retour du matriarcat sur le Nehirowisiw Aski, sur le turtles Island. Militant aussi pour la Palestine depuis les années 80 et artiste, il m’a inspiré énormément. Il était passionné, m’a tout appris de la médecine de forêt, de la politique, l’histoire, la culture autochtone et l’implication sociale.
Ma mère, féministe engagée, femme autochtone qui a été invisibilisée et qui n’a pas vécu sa culture, pour mille raisons d’effacement culturel qu’on connaît… elle a été membre de maison de femmes, à milité pour le féminisme intersectionnel avant même de connaître le terme. Ma mère qui a maintenant 75 ans se promène avec ses t-shirts: » fuel by feminist rage » » gardons les immigrants, déportons les racistes « , » c’est moi la salope qui a croqué la pomme » ou » protect trans kids ». Elle ne milite plus depuis la fin des années 90, mais me soutient et est toujours là pour nous acheter des pancartes, aider en nous hébergeant la veille d’une manifestation ou autre. Elle nous soutient toujours à sa façon.
Quant à moi, je suis une femme, une femme des premières nations ma nature est de résister, de prendre position dans l’espace public et de faire de l’éducation populaire quand c’est nécessaire. Je suis partie de chez mon père à l’âge de 13 ans pour plusieurs raisons, notamment en raison de la violence et d’un événement traumatique. J’ai ensuite vécu dans la rue, où j’ai rencontré des personnes qui, comme moi, étaient allergiques à l’injustice. Ces rencontres ont profondément marqué mon parcours. J’ai organisé ma première manifestation en 1994 et, depuis, je suis toujours engagée : du Sommet des Amériques à Montebello, en passant par le printemps érable, Idle No More et les mobilisations actuelles. Pour moi, le militantisme est une manière de transformer les blessures et les injustices en force collective et en actions concrètes.
Qu’est-ce que le Réseau des femmes en environnement représente pour toi ?
Le Réseau représente pour moi un espace de solidarité, de partage et de mobilisation. C’est une belle occasion de créer des liens entre des femmes qui travaillent sur des enjeux différents, mais qui partagent une même volonté de protéger la terre et de construire un avenir plus juste. Pour nous, c’est aussi une belle occasion de voir des femmes autochtones et allochtones s’entraider et apprendre les unes des autres, dans la pluralité des tactiques et des luttes. La lutte écologique est indissociable de la lutte autochtone, et nous sommes fières de pouvoir aider les gens à le reconnaître. Pouvoir partager nos expériences, nos réalités et nos stratégies est essentiel pour renforcer nos luttes et éviter l’isolement!
Est-ce que tu peux nous parler d’une ou de plusieurs femmes autochtones qui t’inspirent ?
Il y en a tellement ! Mais je nommerais :
Elen Gabriel (militante Kaniekeha:ka), Mélissa Mollen Dupuis (idle no more (innu)), Maya Mollen Cousineau (poétesse innu), Valeska Petiquay (gardienne de territoire Nehirowisiw Aski, Atikamekw Nehirowisiw), Lisanne Petiquay (gardienne de territoire Nehirowisiw Aski et artisane et entrepreneure), Annik Bonneville (militante W8banaki et employée du collège Kuina : seul collège autochtone au Québec!), Marie Lise Chachai (co-coodonnatrice de FREDA !), Karine Echaquan, (gardienne de savoir Atikamekw Nehirowisiw, artiste et militante), Résiliant Inuk (militante et artisane Inuk), Isabelle Baron (Wolastoqiyik et gardienne du savoir de sa nation). Je pourrais continuer longtemps… Toutes ces femmes, à leur manière, contribuent à faire vivre la résistance, la transmission, la création et l’espoir.
Comment vois-tu le rôle spécifique des femmes dans la transformation écologique de demain ?
Les femmes sont les gardiennes de l’eau et de la Terre mère. Elles jouent un rôle essentiel dans la transmission des savoirs, la protection des communautés et la défense du vivant. Nécessairement, la lutte écologique passera encore et toujours par les femmes, par leur leadership, leur solidarité et leur capacité à mobiliser les générations. Nous espérons donc favoriser la transmission, car la place des femmes est plus que nécessaire ,elle est viscérale. C’est une évidence. Être une femme, c’est lutter !
Quel message souhaiterais-tu transmettre à la prochaine génération de leaders environnementaux ?
Écoutez les autres. Le militantisme et le combat pour la Terre mère sont l’affaire de tout le monde. Parfois, le point de vue des autres et l’écoute peuvent changer la donne.
Soyez positifs, pacifiques, mais audacieux.
Écoutez vos aînés et vos aînées. La transmission des connaissances, tout comme la diversité des tactiques et des luttes, est importante. Ne pensez pas que vous savez tout : soyez là pour apprendre, pour transmettre et pour évoluer.
Et surtout, engagez-vous à changer les choses de manière positive, avec courage, respect et persévérance.
Selon toi, quel est l’angle mort ou l’enjeu méconnu dont on ne parle pas assez dans le milieu environnemental ?
Les luttes autochtones sont encore trop souvent mises de côté, alors que les luttes environnementales et les luttes autochtones sont intrinsèquement liées. On ne peut pas parler de protection de l’environnement sans parler des territoires autochtones, des droits, de l’autodétermination et des savoirs transmis depuis des générations.
Les territoires ancestraux et les réalités autochtones des personnes qui vivent sur ces territoires sont encore trop peu pris en compte.
Les gens ici ne sont pas informés, ils ne connaissent pas les noms des 11 nations autochtones du territoire ni leurs combats et pourtant ces combats sont pour toutes les générations futures !
Quelle est ta routine ressourçante pour tenir le coup face aux défis environnementaux ?
Pour moi, c’est la force du groupe, le yoga, mais surtout le fait de me ressourcer près de la rivière et de toucher la Terre mère.
Ou juste me rappeler qu’on doit le faire, lutter… sinon qui le ferait, alors quand j’ai un coup de mou après des semaines de fous pendant que je travaille en intervention psychosociale, que je créer pour mes commandes en art, que je participe à 4 réunions de militantisme et que j’ai finalement dû faire des choix entre me laver ou manger certaines journées de travail de 19hrs, eh bien je me rappelle que si ne nous le faisons pas, ( militer pour la terre mère, la justice sociale, la souveraineté autochtone) qui le fera ? Et je regarde mes 5 enfants et ça me donne la force de lutter pour eux et les générations futures.
Me ressourcer c’est communier avec la nature, oui oui » tree huguer » et marcher nu pieds les cheveux tressés dans la nature en pensant à mes enfants et à l’avenir de façon positive et bienveillante.
Sinon créer pour les autres des bijoux fait de mes mains avec toute la bienveillance du monde, me ressource et me guérit, car lutter en étant une personne polytraumatisée, misophone, autiste , TDAH et Autochtone, ça peut sembler impossible, pourtant je suis là, je le fait avec toute mon âme et mon coeur.
En espérant que mon père, parti en 2011 pour le grand voyage, est fier de moi !
Quel livre, documentaire ou podcast recommanderais-tu à toute personne souhaitant s’impliquer davantage ?
Il y en a plein, mais, pour quelque chose de facile et ludique, je recommande la bande dessinée 500 ans de résistance autochtone, de Gord Hill.
Je recommande aussi les capsules de Télé-Québec Décolonisons l’histoire.
Il y a également un balado écoféministe incroyable, Farouches, disponible sur toutes les plateformes de balados. Je recommande aussi la série Décoloniser l’histoire, sur Télé-Québec. À ne pas manquer !
Sinon, j’ai trop de livres et de ressources à proposer !
Les femmes de FREDA recommandent parfois des lectures, des balados et des documentaires sur notre page Facebook.