Doctorante en biologie à l’Institut national de la recherche scientifique, Mélanie a cumulé de nombreuses implications sociales et environnementales.
Aujourd’hui, elle est responsable de la vie associative du Front commun pour la transition énergétique, un regroupement d’organisations environnementales, citoyennes, syndicales et communautaires ayant pour objectif de promouvoir une transition énergétique porteuse de justice sociale.
Dans ses différents projets professionnels et engagements militants, elle adopte une approche collaborative, mobilisant une pluralité d’acteurs. Elle s’est notamment impliquée dans les contestations liées au projet de loi 69.
Vous alliez véritablement votre parcours académique scientifique à une expérience de terrain en mobilisation. Est-ce que cela représente des défis pour vous ?
Je lisais les nouvelles et ne savais pas que je pouvais influencer ce qui se passait. Et un jour j’ai regardé mes deux enfants, qui étaient tout petits et je leur ai dit : je vais tout faire pour vous laisser le meilleur monde possible. À l’époque, j’avais deux carrière que j’aurais pu poursuivre : j’étais pilote d’hélicoptère et j’ai complété un doctorat sur le cancer du sein. Mais plus le temps passait, plus il me semblait que dans ni l’une ni l’autre de ces carrières je tenais la promesse faite à mes enfants. Et me voilà, travaillant à essayer de faire une différence, à la mesure de mes moyens. J’y investis maintenant ma vie professionnelle.
Vous êtes titulaire d’un doctorat en biologie. Pourriez-vous nous en dire davantage sur votre thèse et son impact au sein de la communauté scientifique ?
Ma thèse était sur le cancer du sein dans un laboratoire qui étudiait la santé du système reproducteur féminin, notamment les impacts de produits chimiques comme les plastifiants ou les retardateurs de flamme. Quand on fait un doctorat, notre contribution est minimale, et les détails de ma contribution ne vous intéresseaient probablement pas puisqu’elles sont très pointues. Par contre, je peux dire que j’ai appris beaucoup. J’ai appris la rigueur scientifique. J’ai apris la rédaction, la supervision de stagiaires, à faire des présentations. J’ai été en contact avec certaines stratégies d’écoblanchiment des compagnies mettant en marché ces produits. Ils utilisent des tactiques qui sont similaires à celles de l’industrie pétrolière et gazière. Et tout cela m’a été très utile dans mon travail actuel.
Pouvez-vous nous en dire davantage sur votre implication au sein du Front commun pour la transition énergétique ?
Quand j’étais plus jeune, je ne savais pas qu’on pouvoir s’impliquer pour changer le monde. C’est la mère de mon partenaire de vie qui a été un premier déclic. Elle s’impliquait en politique et luttait contre les gaz de schistes, alors que c’est moi qui s’intéressait à l’environnement! J’ai commencé à m’impliquer à l’école de mes enfants autour de laquelle il n’y avait même pas de trottoir pour obtenir des pistes cyclables. J’ai déménagé et j’ai trouvé un groupe citoyen qui s’impliquant pour lutter contre le projet Énergie Est. Puis, à partir de là, j’ai eu quelques expériences de participation à du travail de coalition d’envergure nationale. Une de celles-là, c’était au Front commun pour la transition énergétique, où j’ai finalement été embauchée!
Comment décririez-vous l’importance que vous accordez à l’engagement des membres au sein d’une organisation ?
Il faut se rappeler que ce ne sont pas toutes les organisations qui ont des membres! Mais puisque nous sommes une Coalition, on a deux niveaux de fonctionnement, celui d’organisation et celui, plus large, du travail avec nos membres et allié·es. Nos organisations membres sont extrêmement importantes. Notre raison d’être est de faciliter l’identification d’objectifs communs, favoriser les échanges et la compréhension mutuelle, soutenir et rendre possible leur travail collectif, etc. Les membres sont impliqués dans de nombreuses facettes de notre travail! Il ne faut jamais l’oublier dans notre façon de prendre les décisions!
Vous avez milité pour la sobriété énergétique. Pouvez-vous nous parler des impacts de cette démarche et expliquer pourquoi elle représente une priorité pour vous ?
Lorsque nous avons élaboré, avec nos membres, notre Feuille de route pour la transition du Québec vers la carboneutralité, nous avons travaillé au sein de 14 groupes thématiques couvrant à la fois les principaux secteurs émetteurs de GES, mais aussi les dimensions sociales, l’énergie, l’aménagement du territoire, l’économie et le travail. Cette démarche collective nous a permis de faire un constat clair : dans un contexte de crises multiples, il est risqué d’aborder la crise climatique de manière isolée, en se concentrant uniquement sur la réduction des émissions de GES. Les enjeux sont profondément interreliés.
Si l’on considère la crise climatique seule, on pourrait croire que la sortie des énergies fossiles passe essentiellement par leur remplacement, via une augmentation massive de la production d’électricité. Or, cette approche réductrice occulte de nombreuses autres réalités. La transition énergétique transforme en profondeur les territoires. La construction d’infrastructures (barrages, parcs éoliens ou solaires, lignes de transport) de même que l’intensification de l’extraction minière, entraînent des pertes d’habitats et risquent d’aggraver l’érosion de la biodiversité, déjà en déclin accéléré. C’est l’une des limites majeures auxquelles nous sommes confrontés.
Les impacts sociaux sont tout aussi importants. Les projets énergétiques et miniers peuvent générer des tensions au sein des communautés concernées. De plus, une logique de surproduction non maîtrisée tend à faire grimper les coûts de l’énergie, contribuant à l’augmentation du coût de la vie et, ultimement, à l’aggravation des inégalités sociales. Là encore, les enjeux sont étroitement liés et ne peuvent être traités séparément.
C’est pourquoi il est essentiel de les aborder simultanément. Une approche collective de la sobriété énergétique peut justement contribuer à réduire plusieurs de ces pressions, à la fois environnementales et sociales.
Dans cette perspective, notre travail avec nos membres s’inscrit dans une réflexion plus large sur une transition énergétique porteuse de justice sociale et respectueuse des écosystèmes. Une telle transition implique nécessairement une transformation sociale profonde.
Quel conseil donneriez-vous à une personne qui débute dans le domaine de l’environnement, tant sur le plan de l’implication que de la carrière professionnelle ?
En ces temps difficiles, il faut avant tout chose se préserver soi-même. S’assurer de prendre soin de soi pour ne pas tomber. Interdiction de se brûler et de faire un burn out! Quand ça va pas, prendre une pause. Faire des choses qui nous font du bien. Personne n’est essentiel et oui, on peut choisir de ralentir. Je dis toujours que même si on fait des burn out, le monde n’ira pas mieux. Vaut mieux s’assurer de pouvoir continuer à agir en fonction de ses capacités!
Quelles sont vos principales préoccupations environnementales en ce moment ?
Après plusieurs années où tout le mouvement avait le vent dans voiles, on assiste maintenant à des reculs importants, tant au niveau écologique qu’au niveau social. Ma principale préoccupation est que ce que nous voyons en ce moment, la montée des droites et du fascisme, n’est pas un hasard. Aux États-Unis, l’élection du parti républicain est associée à un financement important du secteur des énergies fossiles et Donald Trump le leur rend bien en favorisant avec les énergies fossiles et en abolissant de nombreuses mesures de la lutte contre les changements climatiques. Mais on voit également un impact sur d’autres enjeux liés de manière plus large à la transition socio-écologique : recul sur la protection de milieux naturels, accélération de l’extractivisme, recul des droits fondamentaux, de la démocratie, exacerbation des inégalités de pouvoir et de richesse, etc. Je comprends de la situation que ceux qui bénéficient de ce système écocidaire refusent que les choses changent et sont prêts à le maintenir par la force et la brutalité. Ça change complètement la manière dont nous devons appréhender nos luttes et notre travail d’influence. En plus des changements de stratégie nécessaires, l’actualité, à cause de l’angoisse qu’elle génère et du sentiment d’impuissance que l’on ressent face à l’ampleur des enjeux, crée beaucoup de découragement. Mais je pense que cette sidération ne durera pas toujours.
Quelles sont vos stratégies pour lutter contre l’écoanxiété ?
S’impliquer dans des groupes permet de se relier à des personnes qui partagent nos préoccupations. Pour moi, c’est fondamental. Ces espaces offrent la possibilité de ventiler face à l’actualité, d’échanger pour mieux comprendre ce qui se passe et de se mobiliser afin de faire un travail utile, qui va dans le bon sens. Au-delà des sentiments d’angoisse que suscite ce qui se déroule partout sur la planète, le fait de se relier et d’agir fait émerger des émotions positives qui nous font vibrer : résister, être pertinentes, sentir que l’on est du bon côté de l’histoire, trouver notre force collectivement, se tenir debout. C’est extrêmement bénéfique pour ma santé mentale.
Il y a toutefois des moments où c’est réellement difficile – et je sais que je ne suis pas seule à le vivre. Quand le découragement ou le sentiment d’impuissance prennent le dessus, je me demande ce que je peux faire, à la fois pour préserver ma santé mentale et pour contribuer à bâtir du pouvoir collectif. Le premier réflexe peut être la fuite, parce que la réalité est douloureuse. Je l’envisage parfois. Mais, inévitablement, je reviens toujours à la même réponse : continuer exactement ce que je fais.
Être entourée de personnes qui portent les mêmes inquiétudes me permet de partager mes états d’âme, de valider que je ne suis ni folle ni seule, et surtout, de retrouver du courage. Ensemble, nous travaillons à construire un mouvement, à transformer le narratif et à obtenir des changements concrets. C’est la seule chose qui, pour moi, a réellement du sens et qui m’aide à m’apaiser.
Écoféministe ou pas ?
Bien sûr!
Qu’est-ce que le Réseau des femmes en environnement représente pour vous ?
Le Québec bénéficie d’un écosystème particulièrement riche et mobilisé autour des enjeux écologiques et sociaux. Au fil des années, nous avons appris à tirer pleinement parti de la force du travail collectif. Pour moi, le RQFE s’inscrit naturellement dans cet écosystème, en rejoignant les femmes à partir de leurs préoccupations concrètes. Il constitue aussi un espace essentiel pour reconnaître et légitimer leur vision ainsi que leurs enjeux.
Le RQFE a d’ailleurs joué un rôle important lors de la rédaction de notre Feuille de route pour la transition du Québec vers la carboneutralité, en faisant valoir les dimensions de la transition qui touchent spécifiquement les femmes et en contribuant à promouvoir une transition plus juste et inclusive.