Militante féministe depuis son jeune âge, Chantal est passionnée et engagée par l’égalité des genres et se définit écoféministe. Elle a un chemin militant et professionnel impressionnant, passant de professeur d’université, directrice de programme de baccalauréat en sociologie, chercheuse, codirectrice et fondatrice d’une ONG : Les E’lles de la RÉSILIENCE. Elle est également lauréate OWLA 2023, un programme de leadership féminin en Afrique de l’Ouest.
Aujourd’hui doctorante en sociologie à l’Université du Québec à Montréal, elle porte la voix des femmes et milite pour l’adaptation des communautés aux changements climatiques, à la fois dans son parcours professionnel et dans son engagement militant.
D’où vient votre désir de militer pour l’égalité des genres ? Quel a été votre déclic pour commencer à lutter pour cette cause ?
Mon désir de militer pour l’égalité des genres prend racine dans mon histoire personnelle. Tout a commencé dès mon jeune âge, en tant qu’aînée d’une fratrie de six sœurs. J’ai grandi dans un contexte où les garçons étaient socialement privilégiés, car perçus comme les garants de la lignée familiale. Ils étaient également projetés comme de futurs cadres influents et prospères et, à ce titre, considérés comme les héritiers naturels du patrimoine familial. Les filles, en revanche, étaient préparées très tôt au mariage, à la soumission et à l’acceptation des épreuves du foyer. La souffrance conjugale y était parfois présentée comme un devoir, conditionnant l’honneur des parents, la bénédiction familiale et le respect social de l’époux. Cette hiérarchie genrée était renforcée par des normes culturelles profondément ancrées et par des proverbes explicites, dont l’un affirmait que « l’enfant, c’est le mâle ; la femelle est une marchandise ». Très jeune, j’ai ressenti une profonde injustice face à cette dévalorisation systémique des filles, réduites à leur rôle marital, indépendamment de leurs capacités, de leurs ambitions ou de leurs aspirations. Ma chance a été que, malgré ces contraintes sociales, mon père croyait en mes ambitions et m’a encouragée à poursuivre mes études.
Le premier véritable déclic est survenu lorsque ma mère était tout le temps menacé de ne pas avoir mis au monde un garçon. Cela a changé quelque chose en moi, une compréhension silencieuse mais irréversible. Par la suite, durant mes cours de sociologie du genre au baccalauréat, j’ai pu mettre des mots et des concepts sur ces expériences vécues, en comprenant que ces inégalités n’étaient ni naturelles ni inévitables, mais le produit de rapports de pouvoir socialement construits. Cette prise de conscience a progressivement orienté mon engagement, d’abord intuitif, puis réfléchi et assumé, vers la défense de l’égalité des genres. Aujourd’hui, je milite parce que je sais, par expérience, que les inégalités de genre ne sont ni abstraites ni inoffensives. Elles orientent des vies, des corps et des destins.
Pourquoi avez-vous choisi d’étudier la sociologie ? Pourquoi ce domaine des sciences sociales résonnait-il davantage avec vos valeurs écoféministes ?
J’ai initialement choisi la sociologie par contrainte, dans un contexte où mes premières aspirations étaient perçues comme peu sécurisantes sur le plan professionnel. Face à ces réalités, la sociologie s’est imposée comme un choix pragmatique, en raison de sa transversalité et de ses multiples débouchés. Ce choix, d’abord raisonné, s’est progressivement transformé en une véritable adhésion affective. Au fil de mes études, j’ai découvert une discipline capable de relier les réalités sociales, économiques, politiques et environnementales, et de donner sens à des expériences vécues que je portais déjà. J’ai trouvé dans ce domaine des sciences sociales un cadre en accord avec mes valeurs écoféministes parce qu’il m’a permis de comprendre les liens étroits entre rapports de genre et rapports à la nature. La sociologie m’a offert un cadre pour analyser comment les crises environnementales et les inégalités de genre s’inscrivent dans des structures sociales communes, et pour questionner des dynamiques souvent invisibles dans les approches strictement techniques ou économiques.
Parlez-moi de l’importance que vous accordez aux savoirs locaux dans la résilience face aux changements climatiques.
Pour moi, les savoirs locaux occupent une place centrale dans la résilience face aux effets des changements climatiques parce qu’ils naissent de la vie quotidienne et des expériences réelles des communautés. Donc, accorder de l’importance aux savoirs locaux, c’est d’abord une question de respect. J’ai constaté, à travers mes expériences de terrain et mes lectures, que les savoirs locaux majoritairement portés par des femmes sont souvent minimisés dans les projets climatiques, alors même qu’ils répondent directement aux réalités du quotidien. Bien souvent, les réponses proposées privilégient des solutions techniques pensées de l’extérieur, sans réellement tenir compte des pratiques locales d’adaptation. Cela m’a marquée, car ces femmes ne se présentent pas comme des expertes, alors qu’elles possèdent une connaissance fine et intime de leur environnement, forgée par l’expérience et transmise au sein des communautés. Pourtant, leurs savoirs sont rarement reconnus et encore moins pris au sérieux dans les espaces de décision. La résilience climatique repose sur l’écoute et la reconnaissance des communautés, considérées non comme de simples victimes, mais comme des actrices de solutions.
Est-ce que vous vous définissez comme une écoféministe décoloniale ?
Je me définis comme écoféministe décoloniale, parce que je m’intéresse aux liens entre les rapports de genre, les crises environnementales et les effets toujours présents de la colonisation. Cette posture me conduit à valoriser les savoirs locaux et les expériences situées des femmes, tout en questionnant des réponses au changement climatique encore largement inspirées de modèles occidentaux et technocentrés. J’ai souvent ressenti un malaise face à des projets climatiques bien intentionnés mais déconnectés des réalités vécues, qui parlent d’adaptation sans écouter celles et ceux qui s’adaptent depuis toujours.
Dans vos différents emplois dans le domaine de la recherche et de l’enseignement universitaire, avez-vous été vous-même témoin de biais de genre ?
Les biais de genre dont j’ai été témoin sont multiples. Dans le cadre de l’enseignement, j’observe également que le recours fréquent au discours sur la discrimination positive peut parfois produire l’effet inverse de celui recherché. Par exemple, il m’est arrivé d’entendre des commentaires suggérant que certaines étudiantes avaient été admises ou mises de l’avant avant tout pour « équilibrer les chiffres ». Ce type de discours, lorsqu’il est répété ou mal formulé, peut fragiliser symboliquement les étudiantes, en laissant entendre que leur présence ou leur réussite serait liée à des mesures correctives plutôt qu’à leurs compétences, leur travail et leur mérite. Sans remettre en cause les politiques d’équité, j’attire plutôt l’attention sur leurs effets ambivalents. Ces expériences m’ont amenée à transformer ma pratique, en étant plus attentive aux rapports de pouvoir qui se jouent en classe et aux conditions réelles de participation des femmes, au-delà de leur seule présence formelle.
Lors de vos entretiens avec les femmes maraîchères, qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?
Ce qui m’a le plus marquée, c’est le décalage entre l’importance de leur rôle et la faible reconnaissance dont elles bénéficient. Elles assurent la production alimentaire et s’adaptent au quotidien aux aléas climatiques par des ajustements discrets mais constants, sans jamais qualifier ces pratiques de stratégies. Ce qui m’a particulièrement touchée, c’est leur difficulté à se percevoir comme expertes et légitimes, malgré une connaissance fine de leur environnement. Ces échanges ont transformé ma pratique : je ne conçois plus la résilience sans une participation effective des femmes à toutes les étapes, ni créer les conditions pour qu’elles puissent réellement prendre la parole.
Comment cela a-t-il influencé vos lunettes théoriques d’aujourd’hui ?
Ces entretiens ont considérablement transformé mes regards théoriques tant sur la résilience que sur la définition des savoirs locaux. En observant la manière dont les femmes maraîchères s’adaptent en permanence aux aléas climatiques sans nommer leurs pratiques comme adaptation. J’ai constaté que les cadres dominants de l’adaptation et de la résilience reposent sur des définitions institutionnelles qui invisibilisent des formes d’action communautaires ordinaires, situées et féminines. Ce que vivent ces femmes ne relève donc pas d’une simple marginalisation de genre, mais d’un enchevêtrement de rapports de domination sociaux, économiques et symboliques qui entrave leur reconnaissance comme actrices à part entière, y compris dans leur propre rapport à elles-mêmes.
À partir de ces constats, je conçois désormais la résilience non comme une capacité abstraite et mesurable de l’extérieur, mais comme un processus social et politique ancré dans des rapports de genre. Cette posture a déplacé ma sociologie vers une approche qui ne se contente pas d’« inclure » les femmes, mais qui interroge les conditions concrètes de leur reconnaissance et de leur pouvoir d’agir, ainsi que les dispositifs dits participatifs : qui est autorisé à parler, à quel moment, dans quelles conditions et avec quelle légitimité. Elle a orienté mon positionnement de recherche vers une approche intersectionnelle, attentive à l’imbrication des rapports sociaux de genre, classe, d’âge et de statut social dans la structuration conjointe des vulnérabilités et des capacités d’agir. Dans cette perspective, la participation effective des femmes apparaît non comme un simple impératif éthique, mais comme une condition centrale de production de connaissances pertinentes, permettant de politiser les enjeux de la résilience et de rendre visibles les savoirs situés qui la fondent.
Parlez-nous de votre recherche sur l’extraction minière en Guinée et de son influence sur les femmes.
Ma recherche doctorale en cours interroge les enjeux socio-environnementaux et les rapports sociaux de genre en Guinée, dans un contexte marqué par l’extractivisme. Elle part d’un constat simple, mais souvent négligé: les territoires miniers ne sont pas seulement des espaces économiques ou techniques, ce sont des milieux de vie durablement transformés, et ces transformations affectent les femmes de manière spécifique et différenciée.
À travers une approche qualitative, féministe et intersectionnelle, j’analyse comment l’exploitation minière modifie durablement l’accès à la terre, à l’eau et aux moyens de subsistance. Ces ressources sont au cœur des responsabilités quotidiennes assumées par les femmes, notamment en matière d’agriculture, de sécurité alimentaire et de reproduction sociale. Pourtant, elles demeurent souvent exclues ou faiblement représentées dans les espaces de décision liés aux projets miniers et climatiques qui transforment leurs conditions d’existence. La recherche part de l’hypothèse que, malgré cette marginalisation, les femmes développent au quotidien des pratiques et des stratégies d’adaptation face aux perturbations environnementales, qui restent toutefois peu reconnues et rarement intégrées aux politiques publiques ou aux projets de développement. Dans ce cadre, la résilience n’est pas envisagée comme une capacité individuelle ou communautaire « naturelle », mais comme un processus social et politique, historiquement situé et façonné par des rapports de pouvoir notamment genrés, extractivistes et hérités du contexte colonial. Cette réflexion doctorale en cours vise ainsi à analyser la tension entre l’exposition différenciée des femmes aux conséquences extractives en lien avec le changement climatique et les injonctions à absorber les crises au nom de l’adaptation, sans reconnaissance réelle de leur pouvoir d’agir. Enfin, ce projet doctoral défend l’idée que l’adaptation et la résilience ne peuvent être pensées de manière juste et pertinente sans une participation effective des femmes à toutes les étapes des projets qui les concernent, de la conception à l’évaluation. Il ne s’agit pas de les « inclure » de manière formelle, mais d’interroger les conditions concrètes de reconnaissance de leurs savoirs situés et de leur capacité d’agir, afin de contribuer à une production de connaissances critique sur les enjeux de justice sociale et environnementale liés à l’extractivisme.
Qu’est-ce qui vous a motivée à créer une ONG ?
Ce qui m’a conduite à créer l’ONG Les Elles de la Résilience, c’est un constat issu de mon parcours de recherche et de terrain. En Guinée, les femmes rurales jouent un rôle central dans l’agriculture et la sécurité alimentaire, mais leur contribution demeure largement invisibilisée et peu soutenue dans les politiques publiques et les espaces de décision. Le déclic est venu lorsque j’ai observé l’écart entre la richesse de leurs pratiques quotidiennes d’adaptation aux effets du changement climatique et la faible reconnaissance institutionnelle dont elles bénéficient. J’ai compris que le problème n’était pas un manque de compétences, mais l’absence d’espaces où leurs savoirs sont reconnus comme légitimes et où leur pouvoir d’agir peut s’exprimer collectivement. Créer cette ONG a alors été pour moi une manière de transformer ce constat en action concrète. Elle vise à créer des espaces de formation et de dialogue, à accompagner des collectifs de femmes rurales dans la valorisation de leurs savoirs, et à soutenir des initiatives locales portées par les femmes, afin de renforcer leur participation réelle aux espaces de décision qui les concernent. C’est aussi une façon pour moi de faire le lien entre recherche, engagement féministe et action collective, pour que les réalités vécues par les femmes deviennent un levier de changement concret et durable.
Comment intégrez-vous vos valeurs écoféministes dans votre emploi au centre des femmes de Rivière-des-Prairies ?
J’intègre mes valeurs écoféministes dans mon travail au Centre des femmes de Rivière-des-Prairies de manière très concrète, notamment à travers la coordination du jardin communautaire, qui constitue pour moi un véritable espace d’intervention, d’éducation populaire et d’action féministe. L’écoféminisme guide d’abord ma posture d’intervention. Il m’amène à lire les réalités vécues par les femmes comme le produit de rapports de domination sociaux, économiques et environnementaux, plutôt que comme des problèmes individuels. Dans le jardin communautaire, cela se traduit par la valorisation des savoirs expérientiels des femmes, souvent transmis de manière informelle, et par la reconnaissance de ces savoirs comme légitimes. Le jardin communautaire est aussi un espace d’éducation populaire autonome et féministe. Mon rôle consiste à faciliter ces échanges, à créer un cadre inclusif et non hiérarchique, et à favoriser la participation active de chacune, dans le respect des rythmes et des réalités individuelles. Enfin, intégrer mes valeurs écoféministes, c’est faire du jardin un lieu de pouvoir d’agir collectif. Il ne s’agit pas seulement de produire des légumes, mais de renforcer la solidarité, la confiance et la capacité des femmes à se mobiliser autour d’enjeux qui les concernent.
Quels sont vos projets à venir en lien avec l’environnement ?
Mes projets à venir en lien avec l’environnement s’inscrivent dans la continuité directe de mon parcours de recherche et de mon engagement féministe. À court terme, je souhaite finaliser ma thèse de doctorat et en diffuser les résultats au-delà du cadre universitaire, afin qu’ils nourrissent la sociologie de l’environnement, les réflexions écoféministes, mais aussi les pratiques de terrain et les débats publics.Dans cette continuité, je souhaite reprendre et renforcer mes activités de consultante en adaptation des communautés aux effets du changement climatique.Parallèlement, je projette l’agrandissement et la structuration de mon ONG, Les Elles de la Résilience, que je conçois comme un espace d’action féministe visant à renforcer le pouvoir d’agir des femmes face aux vulnérabilités socio-environnementales. À travers des actions de formation, d’accompagnement et de plaidoyer, mon objectif est de contribuer à l’élaboration de projets, de programmes et de politiques d’adaptation durable, ancrés dans les réalités vécues et attentifs aux rapports de genre qui traversent les enjeux environnementaux.
Souhaitez-vous terminer cet auto-portrait par une citation qui vous inspire ?
« La durabilité passe par une transformation des rapports de pouvoir, pas seulement par des solutions techniques. » Bina Agarwal